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Première traduction intégrale de ce Grec de Venise, auteur au XVIe siècle d’un grand périple européen : Allemagne, Belgique, Angleterre, France, Italie… en commentant les guerres et relations entre grands monarques : Richard VIII, François Ier, Charles V, Soliman, Barberousse… Texte riche et remarquable par son originalité : on s’étonne donc qu’il n’ait été traduit et publié qu’en 2002, derrière certes une première édition critique en 1962, mais en grec… La postface et les trois courts textes qui ouvrent l’ouvrage resituent l’auteur, le témoignage et son environnement historique, compte-rendu fouillé en trois parties de l’actualité politique, religieuse et sociale de l’époque. C’est que le milieu du XVIe siècle est un temps de profonds changements : tandis que l’Espagne et le Portugal sillonnent les mers et les continents, l’Angleterre s’affranchit de la tutelle du Pape et le protestantisme allemand s’affermit. Les rivalités européennes sont aussi avivées, avec une aréopage de grands monarques qui, sans vraiment redessiner la carte géopolitique, imposent de profondes répercussions sur leurs peuples : Richard VIII, qui impose à son pays une nouvelle Eglise, guerroie contre François Ier, lequel se bat contre Charles V en s’alliant tactiquement contre l’empire Espagnol avec le sultan Soliman le Magnifique qui en retour lui envoie son grand amiral Barberousse, roi d’Alger, à la rescousse…
De son vrai nom Andronic Nouccios, Nicandre est son anagramme, selon un procédé alors courant parmi les humanistes et signant un certain goût pour la pédanterie. On la retrouve du reste dans le remplacement récurrent par les équivalents antiques des noms des lieux géographiques visités ou que traversés. C’est que Nicandre est un homme de la Renaissance, docte et curieux, mais humble et ouvert aux événements politiques et religieux de son temps, qu’il commente. Et il prend souvent parti, comme sur la Réforme de Luther et la Contre-réforme de l’Eglise, tout en saupoudrant sa réflexion de références grecques et latines. Ainsi, en se rendant en Angleterre, il rapporte le périple de Pythéas ( mais sans le nommer ), pour ensuite enchaîner sur les exportations et le commerce anglais, avec une description critique des cambistes et lettres de crédits dont il vante les mérites pour les marchands, notamment anglais et flamands. On trouve aussi quelques détails sur Hibernia, joli nom désignant alors l’actuelle Irlande.
Nicandre, qui s’est appesanti sur les machinations et la dissolution des moines anglais avant que Richard VIII ne les expulse et ne s’approprie leurs biens immobiliers, a particulièrement détaillé les comptes-rendus de ses célèbres épouses successives : Anne Boleyn, Jane Seymour, etc. De même pour les différends entre ce roi et l’imposant François Ier, qu’il rencontra à son retour sur le continent dans son récent palais de Fontaine-aux-Belles-Eaux, devenu depuis Fontainebleau. Le Grec en a laissé un portrait saisissant : « une belle stature, un port droit, une large poitrine : la taille de son corps n’est comparable à aucun autre. Sa tête est bien proportionnée à son corps, son nez est grand et ses joues larges : son allure est celle d’un roi ou d’un lion. Sa mine est florissante, il porte une barbe certes peu fournie, mais bien taillée. Son corps est robuste, à ce qu’on peut voir : n’ayant pas encore seize ans, il se voua à la chasse au cerf et à celle des autres animaux. Bien que plus d’un soient renommés pour leurs qualités de chasseurs, il les a tous surpassés. Personne n’aurait rien à reprocher à ce roi, s’il n’avait montré une si grande haine à l’égard de l’empereur ; car c’est par un effet de cette hostilité que toute l’Europe et l’Asie ont été ébranlées, et que toutes les nations chrétiennes ont été bouleversées. C’est par suite de cette querelle que le roi s’est rallié les barbares, leur offrant leur amitié et son alliance, fait sans exemple chez les rois de France. Il les a armés comme des chrétiens, a amené la flotte des barbares contre l’Italie, et a été cause d’une immense catastrophe pour les chrétiens. C’est ainsi que les barbares ont détruit les navires qui se trouvaient en Méditerranée ; ils se sont emparés, sinon de tous, au moins d’une grande partie d’entre eux : ce roi a été cause de grands malheurs pour les peuples qui habitent autour de la Méditerranée (p.251) ». On trouve de nombreuses descriptions de la France, les Français étant plutôt perçus comme fanfarons indépendamment de la défaite humiliante de François Ier dans sa tentative téméraire d’annexer le duché de Milan, expédition qui se solda par son emprisonnement durant près d’un an (cf. pp.193-198)…
Après une description de son voyage par Milan, Bologne, Florence, Sienne, la troisième partie du récit de Nicandre poursuit sur d’amples considérations politiques en Méditerranée, ainsi que sur le siège et le sac de sa ville natale Corcyre, à Corfou, avec une diatribe sur Barberousse et la république corsaire d’Alger (p.240). Il y a parfois quelques allusions développements à d’autres voyageurs de son époque, ou légèrement antérieurs comme André Thevet qui fit un témoin direct de la France antarctique. Certains passages toutefois révèlent de grandes confusions et amalgames, une géographie parfois approximative et quelques graves erreurs de chronologie explicitées en notes de bas de page, qui sont généralement bien étoffées. Cette relation de voyage, doublée de l’appareil critique, montrent bien comment Nicandre analysait les faits qu’il vivait ou qui lui étaient rapportés, avec les yeux de son temps ou ceux de ses prédécesseurs. Car comme Hérodote à son époque, ce qui se conçoit quand voyager était autrement plus difficile pour croiser ou approfondir ses informations, Nicandre a répété nombre de on-dit et des ragots. Malgré cette réserve, ce témoignage exceptionnel permet au lecteur une immersion étayée et presque intégrale dans les milieux relatés… Gilles de Rokha © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°30 : 12.XII.06 * * *
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