N° 40
 
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[23] Magellane
FROIS Luis - Traité de Luís Froís, S.J. (1585)FROIS Luis
Traité de Luís Froís, S.J. (1585)
sur les contradictions entre Européens & Japonais
 
[39] Chandeigne
Entretien avec l'éditeur :
CHANDEIGNE Michel
187 pages - 19,81 €
ISBN 10: 2-906462-05-5
8
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ArtsLivres
TexteIconographiePertinenceObjet
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 Pagination > 450 p.
 Historicisant
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Collaborateur de François Xavier et cinquième jésuite à poser le pied à Cipango, Froís (1532-1597) laissa une grande correspondance et plusieurs œuvres, dont une monumentale Histoire du Japon et dont le présent Traité est un lointain et savoureux dérivé, redécouvert en 1946 !

Ce texte reposait depuis quatre siècles à la Bibliothèque Royale de l’Académie d’Histoire de Madrid, avant que le jésuite Josef Franz Schütte ne le découvre en 1946 et ne le fasse publier ensuite au Japon. Le regain d’intérêt pour l’œuvre de Froís doit beaucoup à ce Traité qui, de manière dichotomique et plaisante, dresse les différences entre Occidentaux et Japonais que tout semble opposer, tant par les modes de pensée que de comportement. La langue japonaise fut elle-même un temps considérée comme la « langue du diable », tant sa logique en effet est contraire, dans les deux sens, à la logique indo-européenne. Plusieurs jésuites soulignèrent combien les choses au Japon semblaient faites exprès à l’inverse de l’Occident, dont nombre assez triviales :
« Chez nous, les ongles longs sont un trait de malpropreté et de mauvaise éducation ; les nobles japonais, hommes et femmes, ont des mains telles des serres d’éperviers (p.44) » ;
« Nous crachons tout le temps et n’importe où ; les Japonais ravalent d’ordinaire leurs crachats (p.47) » ;
« L’épée que nous ceignons se tient d’une seule main ; toutes celles des Japonais, très pesantes, doivent avec les deux (p.47) » ;
« Chez nous, c’est s’avilir et se discréditer que de s’enivrer ; les Japonais s’en réjouissent et si on leur demande : ‘que fait le Tono [ = seigneur féodal ] ?’, ils répondent ‘il est saoul’ (p.76) » ;
« Nous tenons pour légendaires toutes les histoires de sirènes et d’hommes de marins ; les Japonais croient que sous la mer, il y a un royaume de lézards, doués de raison, qui y trouvent un éternel salut (p.105) ».

La préface détaille l’arrivée des Jésuites au Japon, répétant à plusieurs endroits comment Froís fut compagnon de route du célèbre navigateur portugais Fernão Mendes Pinto. Cipango, comme l’immortalisa le célèbre sonnet de José-María de Heredia : en fait, n’est en fait une ( mauvaise ) retranscription portugaise du chinois Rìběnguó, littéralement pays ( guó ) de l’origine ( běn ) du soleil ( ). Le ‘r’ et le ‘b’ en retranscription piyin se prononçant respectivement comme ‘g’ et ‘p’ en français, il vient que Japan et Japon sont une retranscription du mandarin, les Japonais n’ayant eux-mêmes pas conscience d’être plus proches du ‘soleil levant’ que tout autre peuple sur Terre. Cela étant dit, le Traité est intéressant à plusieurs titres ; sur la personne de l’auteur d’abord, excellent et honnête observateur du pays, sauf lorsqu’il s’agit de religion, où le chapitre IV est d’une évidente mauvaise foi, quelles qu’en soient les motivations.

En s’identifiant systématiquement à l’Occident ( « nous », « chez nous », « en Europe », etc. ), Froís est clairement occidental, mais pas seulement : en témoigne d’abord l’abondance de termes japonais qui parsèment son portugais pourtant classique : « il utilise fréquemment des mots japonais, ce qui démontre sa profonde acculturation à la langue locale (p.33) ». Exemple : « chez nous, il serait mal élevé d’écrire entre les lignes ; dans les lettres du Japon wazato [intentionnellement], on écrit toujours entre les lignes (p.94) ». C’est ensuite une somme d’éloges donnés du bout des lèvres à l’intelligence de cette nation japonaise ( sauf en ce qui concerne la religion, la défense de la vie, et l’indépendance des femmes dans tous les domaines ). Force autres exemples sont donnés plus bas.

Froís et le Japon féodal

Cette édition s’enrichit de quatre autres types de documents. Tout d’abord, le texte est émaillé d’une quinzaine de reproductions d’art namban, c’est-à-dire de peintures japonaises avec influence occidentale, auxquelles il faut adjoindre six pages de cartes d’époque. Le Traité est lui-même suivi de deux autres témoignages occidentaux, respectivement datés de 1547 et 1548, qui complètent et corroborent les assertions de Luís Froís. Enfin, l’appareil critique ( notes et chronologie ) explicitent de nombreux points relatifs au dit Traité ou à l’histoire du Japon. En particulier, l’expansion et l’extinction de la présence jésuite est présentée avec détails, presque chronologiquement depuis son essor à partir des années 1540 jusqu’au début de la crucifixion des chrétiens en février 1598, quelques mois à peine avant le décès de Froís.

Froís connut bien les deux hommes forts du Japon de l’époque, Ōda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi, soit les deux derniers Goshō, l’équivalent du Shōgun, terme qui ne sera employé qu’au siècle suivant avec l’avènement du shogunat Tokugawa (1602-1868). C’est ainsi que « le 4 mai [1586], Froís et Coelho sont reçus en audience solennelle par Toyotomi Hideyoshi (1536-1598), qui a remplacé Nobunaga, assassiné en 1582. Le 24 juillet [1587], après une nouvelle visite de Coelho, Hideyoshi décrète l’expulsion des missionnaires ; toutefois, le décret ne sera pas appliqué à condition que les intéressés s’abstiennent de tout prosélytisme voyant, ‘le Japon étant le pays des Kami [=dieux de l’animisme insulaire] et le christianisme n’étant pas une religion appropriée pour les Japonais (p.131) ».

Mais c’était sans compter sur l’incurie d’autres missionnaires. En 1595, « pendant que Froís séjournait à Macao, la mission jésuite a perdu le monopole de l’évangélisation et elle doit assister, impuissante à la pénétration des ordres mendiants, venus des Philippines et de Nouvelle-Espagne ( Mexique ) qui s’établissent au Japon à partir de 1593, et ont bâti une église à Miyako [ Nara ] et compromettent l’avenir de tous par un prosélytisme trop ostensible, contrairement à l’édit de Hideyoshi. La situation se complique encore avec l’arrivée, le 13 août [1596], du premier évêque, le jésuite espagnol Pedro Martins, soucieux d’affirmer ses prérogatives, notamment sur Valignano. Le 16 novembre [1597], Pedro Martins est reçu par Hideyoshi, au lendemain d’un terrible tremblement de terre qui ravagea la région de Miyako. Hideyoshi ne se montra pas hostile, mais ce tremblement de terre n’était-il pas prémonitoire des catastrophes qui allaient frapper la chrétienté ? En effet, peu après, Hideyoshi est alarmé par des informations selon lesquelles des soldats et des munitions auraient été découverts à bord d’un navire espagnol, le San Felipe, ce qui pouvait présager une prochaine invasion du pays (p.132) ». En fait, comme le montrent plusieurs ‘péplums’ du grand cinéaste Kurosawa Akira, ce serait plutôt l’inverse : habitués à projeter leurs pensées inconscientes sur les événements naturels, il est plus probable que Hideyoshi ait vu dans ce tremblement de terre la confirmation des appétits des Occidentaux. Vues leurs actions en Afrique et aux Amériques, il n’avait pas tort, d’autant que c’est même ainsi que deux siècles et demi plus tard, les tirs de canon du commandant Perry intimerait la réouverture du pays aux navires étrangers.

Des uns et des autres : Florilège

Une première constatation est le bon sens des Nippons, droit à l’essentiel dans l’habillage et l’hygiène, ou du moins sans les complications de la mentalité occidentale :
« Nous inventons presque chaque année un nouveau vêtement et une nouvelle manière de nous habiller ; au Japon, la forme en est toujours la même et ne varie presque jamais (p.44) » ;
« Nous portons le meilleur vêtement dessus et le moindre dessous ; les Japonais ont le meilleur dessous et le moindre dessus (p.45) » ;
« Chez nous, il n’est rien dans les vêtements des hommes qui puisse servir aux femmes ; au Japon, les qimões et catabiras sont portés par les hommes comme par les femmes (p.45) » ;
« Chez nous, quand il nous arrive de découdre un vêtement, nous coupons les coutures au couteau ; les femmes du Japon retirent le fil entier (p.58) » ;
« Pour nous laver les mais et le visage, nous retroussons simplement nos manches jusqu’aux poignets ; pour le même effet, les Japonais se dénudent jusqu’à la ceinture (p.48) » ;
« Chez nous, les gens se lavent le corps en se cachant ; au Japon, hommes, femmes et bonzes dans des bains publics, ou la nuit devant leur porte (p.49) » » ;
« Celles d’Europe ont des manches jusqu’aux poignets ; les japonaises jusqu’à mi-bras et il n’y a chez elles nulle déshonnêteté à se découvrir bras et poitrine (p.53) » ;

Si la propreté des Japonais est proverbiale, cette proximité des hommes et femmes aux bains et thermes s’est considérablement réduite aux XIXe et XXe siècles sous l’influence de l’Occident, dont l’égalité des sexes n’a jamais égalé celle prévalant alors au Japon :
« En Europe, l’honneur et le bien suprême des jeunes femmes sont la pudeur et le cloître inviolé de leur pureté ; les femmes du Japon ne font aucun cas de la pureté virginale, et la perdre ne les déshonore pas, ni ne les empêche de se marier (p.51) » ;
« En Europe, c’est non seulement un péché, mais une infamie que de répudier sa femme ; au Japon, chacun peut répudier sa femme quand il veut, et le femme n’en perd pas pour autant ni l’honneur ni le mariage […] au Japon, ce sont souvent les femmes qui répudient les hommes (p.54) ;
« En Europe, l’enfermement des jeunes filles et demoiselles est constant et très rigoureux ; au Japon, les filles vont seules là où elles veulent, pour une ou plusieurs années, sans avoir de comptes à rendre à leurs parents (p.54) ;
« Les femmes en Europe ne quittent pas la maison sans la licence de leur mari ; les japonaises ont la liberté d’aller là où elles veulent, sans que leur mari n’en sache rien (p.54) ;
« En Europe, les biens sont mis en commun entre les époux ; au Japon, chacun garde le sien et parfois la femme prête et devient l’usurière de son propre mari (p.54) » ;
« En Europe, l’avortement, pour autant qu’il y en ait, n’est pas fréquent ; au Japon c’est une chose si commune qu’il y a des femmes qui avortent jusqu’à vingt fois […] les japonaises leur mettent un pied sur le cou, tuant ainsi presque tous ceux qu’elles pensent ne pouvoir nourrir (p.55) » ;
« En Europe, ce sont ordinairement les femmes qui font à manger ; au Japon, ce sont les hommes et les gentilshommes qui mettent un point d’honneur à faire la cuisine (p.56) ».

Cette égalité s’étendait également à « l’accès à la culture ». Les femmes étaient presque aussi ‘alphabétisées’ que les hommes, tâche confiée aux bonzes dès que l’enfant atteignait huit ans. Néanmoins, hormis un des deux syllabaires kana maîtrisé, les hommes cultivés apprenaient aussi plusieurs milliers de kanji ( caractères chinois ), là où les femmes n’en connaissaient d’ordinaire que quelques dizaines, ou quelques centaines au mieux. Aux yeux des Asiatiques, cela constitue une différence de taille entre gens capables de lire :
« Chez nous, il est rare que les femmes sachent écrire ; une femme honorable au Japon serait tenue en basse estime si elle ne savait pas le faire (p.56) » ;
« Les enfants en Europe deviennent pubères et ne savent même pas rédiger un billet ; ceux du Japon, à dix ans, semblent en avoir cinquante par l’intelligence et le jugement qu’ils manifestent (p.60) » ;
« Nous étudions différents arts et sciences dans nos livres ; eux passent toute leur vie à connaître le cœur des caractères (p.93) » ;
« Nos papiers sont de quatre ou cinq acabits ; ceux du Japon ont plus de cinquante variétés (p.94) » ;
« Nos lettres ne peuvent exprimer de concepts que par de longs développement ; celles du Japon sont très brèves et concises (p.94) ;
« En Europe, nous brochons les livres en cousant le papier aux pliures ; au Japon, on en coud les bords et les plis restent libres (p.95) ».

Pour terminer, quelques derniers exemples de l’esprit pratique nippon, déjà au XVIe siècle :
« Nous avons des sergents, des chefs d’escadron, des décurions et des centurions [sic] ; les Japonais ne se soucient absolument pas de tout cela (p.82) » ;
« Nous nous battons pour investir des places-fortes, des villes et des villages, et nous saisir de leurs richesses ; les Japonais le font pour faire main basse sur le blé, le riz et l’orge (p.82) » ;
« En Europe, nous mettons le bois d’œuvre à l’atelier, au fur et à mesure des besoins ; au Japon, on travaille d’abord tout le bois nécessaire, puis très rapidement on édifie la maison (p.99) ».

Claudio Sepulveda Schulz

© 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°30 : 16.X.06

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