Pourquoi créer ? Trop vague, la question. La création est une Terre aux multiples continents, qui s'emboîtent ( les différents arts, les multiples domaines de la connaissance ) et qui s'empilent ( les différents modes de création, les sources du travail ). Après Auxeméry, et avant François Richard, trois explorateurs de cette terra incognita ont accepté de me guider : une peintre, Marie Läderach, un auteur de prose, Mathias Richard, et un auteur d'écrit et de peinture, Hubert Haddad.
PREMIERES APPROCHES…
La seule carte en ma possession était une définition du dictionnaire Le Robert, qui décrivait le lieu de la création comme « action de donner l'existence, de tirer du néant ». Un 'géographe', Bachelard, insistait à l'inverse sur l'idée que la création n'était pas ex nihilo : « elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception ». Y avait-il quelque chose en amont de la création ? Y avait-il ensuite un travail minutieux comme celui de l'orfèvre ? Ou, tel Baudelaire qui voyait les rimes lui tomber dessus lors de ses promenades sur les pavés de Paris, y avait-il purement inspiration ?
Mathias Richard répondait : « la création est une forme d'art martial. C'est-à-dire que c'est avant tout un travail, mais un travail qui ne revêt pas forcément les formes classiques de l'exigence ( cela peut être tout autant une discipline au sens le plus strict ( esquive, attaque, figures ), qu'une discipline du laisser-aller ). Ce travail permet la survenue de ce qui autrement resterait inarticulé, ou banal. 'L'inspiration' ( expression par défaut ) a besoin d'outils pour s'expirer, de formes dans lesquelles se couler. Pour créer, il faut se limiter. Même, et surtout, si l'objectif est d'exploser les choses. C'est la limite qui permet d'accéder à l'illimité du murmure des lèvres ( murmure aveugle, et lucidité à se couper le cerveau, se mélangent jusqu'à ce que les ténèbres éclatent de blancheur, et la transparence s'offre obscure et mystérieuse, les cuisses bien écartées ). On comprendra peut-être ici une répugnance à exprimer 'une' vérité : je suis un chien qui fait de l'aïkido. Car, enfin, sérieusement, le seul vocabulaire que je peux utiliser concernant la création est le vocabulaire guerrier : bushido, fightin' spirit & Georges Bataille, hé hé ! »…
Sous son tableau, Marie Läderach reconnaissait : « comme Baudelaire, cela me tombe un peu dessus. Le travail est très important parce qu'il faut pouvoir arriver à produire ce qu'on a envie de produire. Il faut donc passer par une phase de travail, de technique, d'affinement des formes, de mise en place des couleurs, d'harmonie de celles-ci… Mais le travail n'est pas pour moi l'essentiel. Je ne travaille pas énormément, je ne suis pas non plus à la recherche de la perfection ; je suis plutôt dans un acte spontané, qui vient de l'inspiration pure ou de la connexion de différentes idées. Il y a dans la création quelque chose que l'on ne maîtrise pas. Pour ce tableau, je me suis demandée ce qui me guidait et en ai conclu que seul l'inconscient travaillait vraiment…

…je souhaitais représenter la mère et représenter ce paysage, avec ce petit parasol, que j'avais vu et qui m'avait plu. Je n'avais pas inventé cette image mais je me la suis faite mienne. Alors, l'inconscient parle, ce peut être aussi le rêve, ce peut être aussi un état, un événement de ma vie. »
Hubert Haddad reconnaît la place du travail : « un écrivain est quelqu'un qui s'empêche d'avoir des facilités : dès que l'on sent la facilité, c'est terminé. Le travail consiste essentiellement à se mettre dans une difficulté nécessaire : il faut que tout soit neuf, toujours. Le travail romanesque ou poétique, condensation, déplacement, travaille comme dans le rêve. On nourrit les textes en cours quand on rêve. Aujourd'hui, après le positivisme des années cinquante, on a voulu en finir avec le surréalisme et évacuer ce qui est de l'ordre de l'inspiration ; ce qui voudrait dire que tout est travail, élaboration, sur un plan de la conscience, avec un usage très pragmatique de cet autre qu'est l'inconscient, comme si on allait avec des seaux, des instruments, des préhensions multiples, aller tirer du matériau. Mais le travail ne se fait qu'à l'inspiration. Je tire beaucoup de mes textes directement des rêves. Il y a une grande naïveté à penser qu'il n'y a pas, dans la psyché, cette rapidité et cette proximité avec la totalité, dans cette sorte de rapport direct à l'inconscient ».
ALORS, POURQUOI ?
Nous nous étions demandé comment. Restait à savoir pourquoi créer. Marie Läderach reconnaît qu'elle s'était jusqu'alors plutôt demandé comment… à la question pourquoi, elle répond : « pour être moi. Pour prouver d'abord que je ne suis pas que le produit de mes parents. Créer, c'est s'affirmer, être soi : je ne suis, alors, ce qu'on a bien voulu que je sois. Créer, c'est aussi faire un nouveau monde. Je suis dans ce monde, et la peinture me permet d'en sortir pour en créer un nouveau, plus abstrait et plus idéal, plus poétique, moins abîmé par la vie de tous les jours. Je ne me pose cependant pas la question de la raison au moment où je crée : je suis alors dans la création. Une idée de tableau vient, elle est inscrite quelque part dans mon cerveau et je la vois… il faut alors la créer et s'impose la question de la démarche et de la technique pour réaliser ce qui est dans mon esprit ».
Mathias Richard est plus affirmatif quand je lui demande pourquoi il crée : « parce que je suis un gogol, un simple d'esprit, par pure vitalité. Pour sauver la vie, exulter et partager, même si, souvent, c'est partager ce qui ne peut être partagé, sauver ce qui ne peut être sauvé. Et parce que je ne perds pas l'espoir, quelque part, d'éclater la gueule d'un certain nombre de porcs ». à front renversé, il interroge : « ce qui poserait question, c'est plutôt 'pourquoi ne pas créer ?' Créer est l'acte le plus naturel, non ? L'âme est un organe comme un autre, il faut que ça éjacule, et bien ( yo, wicked ) ».
Hubert Haddad se rappelle pourquoi la création est entrée dans sa vie, pour s'y installer et ne plus en partir : « ce n'est pas parce que j'avais envie de construire quelque chose. C'est parce qu'à un moment de ma vie, tout s'est déconstruit et, tout d'un coup, il n'y avait plus rien à faire. Et rien ne valait cette disparition… alors, il y eut un premier texte qui est venu me donner le goût de durer. Tout le travail s'est fait ainsi, sachant que j'avais écrit de manière un peu sauvage auparavant, sans idée préconçue… Rien de ce qui est essentiel n'advient avec l'écriture : l'écriture est le témoignage, et même le mouvement de ce qu'on vit. On écrit en même temps qu'on vit. Aussi bien on écrit dans la passion d'être, dans la découverte, dans le miracle tout d'un coup d'équations, de sujets ; aussi bien l'écriture est là pour vous sauver. Mais au moment où l'on écrit, on ne pense pas en ces termes ». LA TENTATION DU DEFINITIF
Si les prémisses de la création se cherchent dans la réalité, est-ce quelque chose d'extérieur qui dicte de s'arrêter ? Hubert Haddad sait que, dans le processus d'écriture, se dévoilent des thèmes qui n'étaient pas présents dans l'intention d'écrire et qui amènent à poursuivre encore : « c'est la chose la plus extraordinaire : par l'écriture, on va au-delà. Par l'écriture, on se renouvelle, on se métamorphose, on évolue. Par ce travail, il est une dialectique interne qui nous porte et nous mène très loin, alors que la parole seule ne le permet à aucun moment. Nous sommes nécessairement en deçà de nous-mêmes quand nous dialoguons. Ce n'est que par l'écriture que, tout d'un coup, toute la tension de la langue se place dans la phrase qui vient d'être écrite ; on sait que le mot qui sera posé sera un enjeu où tout se mettra en position logique et musicale en même temps ».
S'arrêter ? Mathias Richard envisage le moment de l'arrêt qui s'apparente à une suspension, mouvement qui reprendra plus tard, seulement dans le sous-jacent lors du reste de l'existence : « un moment on s'arrête parce qu'il faut passer à autre chose, c'est à la limite une question de santé mentale, mais l'on sait que l'on pourrait continuer et continuer encore, faire des coupes, des ajouts, écouter de nouvelles voix, partir dans de nouvelles directions, surcharger, raturer, recommencer, le mouvement de création est ouvert, incessant, rien de définitif, le couperet de la mort l'est bien assez. Nous avons très peu de temps pour faire ce que nous avons à faire, en conséquence on délimite et arrête un projet pour pouvoir passer à un autre, mais l'on sent que l'on pourrait passer sa vie sur un seul. L'unité entre les différentes « œuvres » se fait d'elle-même, pas besoin de forcer. Finalement, le plus difficile, c'est qu'il n'y ait pas d'unité, et encore pourrait-on y voir une unité du chaos ou de la rupture ».
Marie Läderach envisage le temps et l'idée d'accomplissement de l'œuvre d'une seule pensée : « je ne veux pas faire un tableau parfait, travaillé pendant des heures, des jours, des mois. Parfois, je peux laisser un tableau et y revenir éventuellement, plus tard, pour y apporter un nouvel élément, parce que j'ai évolué. Mais je peux aussi le laisser inachevé, ou achevé tel quel. Je ne suis que dans un travail très intime, non absolu mais peut-être trop personnel. C'est pourquoi je ne sais pas si mes œuvres peuvent vraiment plaire au plus grand nombre ».
FACE A L'ŒUVRE
Face à l'œuvre laissée pour achevée, Marie Läderach reconnaît : « c'est moi, cela restera moi. Quand je la regarde après, je la comprends même mieux, comme un symbole de ma vie de ce moment, d'un événement, d'une pensée, d'un état d'âme ».
Après, Mathias Richard est dans la sortie de création, retour à l'expérience de la vie de tous les jours et re-retour à la pensée de la vie en création in progress : « je suis content cinq minutes, vais me boire une bière, m'allume une clope, je fous Monster Magnet à fond et je pars en voiture au hasard à la recherche d'une fête et de filles. Le lendemain je déch(j)ante, me dis que ma soi-disante 'œuvre' est nulle et qu'il faut que je fasse quelque chose d'autre, quelque chose d'un peu moins pourri, qu'il faut taper plus fort ( d'ailleurs je ne pense pas en terme d' 'œuvre' mais plutôt d'explosif mental, les portes de la perception, tout ça ), hé hé. à un niveau profond je suis néanmoins heureux d'avoir fait quelque chose plutôt que rien, d'avoir tenté. Monte le volume, Robert ».
D'accord, je monte… mais juste après avoir écouté Hubert Haddad , qui sait qu'il n'y a pas d'œuvre définitive et dit : « si je m'arrête d'écrire, si je ne m'investis pas complètement dans un livre, cela pourrait être dangereux pour moi. J'ai besoin d'être dans la recherche et dans le travail ; et aussi de voir les choses exister. Je pourrais confier les manuscrits au tiroir mais j'ai trop besoin d'une confrontation. Il faut toujours confronter son travail, même avec trois personnes. Cela empêche le narcissisme et la paranoïa ». Sur cette terre aux multiples continents, Hubert met un pied sur la terre d'écrit et l'autre sur le sol du peint et raconte les deux expériences : « quand on est dans un texte, il n'y a rien de plus terrible qu'écrire ; il y a un mot après l'autre, une période après une autre, cela dans la constriction car les choses ne viennent pas. On ne peut pas laisser s'écouler le fil de l'écrit comme cela… tout doit être au moment précis de toute la présence et de la conscience, de la conscience et de l'inconscience… c'est donc terrible. Le peintre, lui, est dans un exercice de méditation. Il est dans un espace, avec les couleurs qui sont là, et tout est toujours possible ; on peut toujours tout modifier. La beauté du paysage est toujours en train de se transformer sous les yeux ; le peintre s'arrête, revient, cela sèche ou ne sèche pas ; il mélange, s'en va et revient ; mais c'est un bonheur absolu. Le peintre est un homme heureux, même s'il peut être dans des tragédies, peut-être fatales. Il aura été heureux. Pour l'écrivain, cela n'est pas évident »…
…
Ainsi, pour tous les sens, la création ne serait pas le bruit mais le son écouté, pas la couleur mais la teinte regardée. Et les peuplades de ces contrées ne chercheraient qu'à vivre en harmonie avec ce monde pour toujours inconnaissable. Alors, sur ces terres au silence épuré et peut-être assourdissant… monte le volume, Robert : ça fera pas fuir les ours…
Pour information :
Marie LÄDERACH Après Londres, Bordeaux et la Normandie, a exposé en avril 2005 à la galerie de Trois pièces cuisine ( Paris, 17e). Expose début juin 2005 à Saintes ( Charente-Maritime ).
Mathias RICHARD Musiques de la révolte maudite, Caméras Animales, 2004. Publications à venir : Anaérobiose et Machine dans ma tête. Projet rock électronique en cours : IOS ( voix et ordinateur ).
Hubert HADDAD Julien Gracq, la forme d'une vie, Zulma, 2004. La Cène, 2005, Zulma. Les Miroirs voyants, Voix d'encre, 2005 : texte de Marc Alyn, portraits de Hubert Haddad. |