Une perle irrégulière… est-il une perle de verre dans les sculptures de Jean-Michel Othoniel qui soit irrégulière ? L'étymologie renseigne que le portugais barocco, qui signifiait l'irrégularité d'une perle, pourrait qualifier l'ensemble de la composition de l'artiste autour des personnages du petit théâtre de Peau d'Âne collectés par Pierre Loti. Sur la scène du théâtre de Rochefort, se tenait une exposition liée à un autre théâtre, et la mise en abyme baroque du théâtre dans le théâtre vient à l'esprit. La saturation de couleurs et la profusion des clairs-obscurs abondent dans cette lecture de l'installation qui a lieu, jusqu'au 13 mars 2005, au Théâtre du Châtelet, à Paris. Le conte de Peau d'Âne, inspirateur à la fois du petit théâtre et de l'exposition, emmène dans les mondes de rêverie.
ArtsLivres : Votre exposition est protégée par quatre tentures sous lesquelles le visiteur doit pénétrer, lui donnant l'impression d'entrer sous les robes de Peau d'Âne. Mais si l'on prend le conte d'un point de vue psychologique, cette mise en scène semble prendre un sens particulier : est-ce le tabou de l'inceste, levé dans le conte, que vous avez voulu mettre en scène ?
Jean-Michel OTHONIEL : Il y a en effet quatre pans de robe dans la création, dont on retrouve les trois décrites dans le conte : la robe de la lune, la robe du soleil et la robe du temps. C'est pour montrer la face cachée du conte, son côté noir et un peu monstrueux, que j'ai ajouté la peau de l'âne, comme vêtement que portait aussi l'héroïne, un peu comme un quatrième temps. Ce pan de robe, en tons rouge et noir, représenterait une sorte de blessure, la partie sombre du conte alors que les autres sont des parties joyeuses, construites autour de personnages féeriques comme les princes et princesses.
Aviez-vous regardé les décors créés par Pierre Loti pour son petit théâtre avant de créer vos sculptures, ou avez-vous trouvé l'inspiration dans l'observation des personnages et des mondes qu'ils vous semblaient apporter ?
Je n'ai pas vu les décors de Loti créés lorsqu'il était adolescent, qui sont plus grands et plus féeriques, comme les univers sous-marins. Ses premiers décors étaient vraiment plus littéraux, comme la ferme ou le château, véritables illustrations du conte. Autant les personnages de Loti portent en eux quelque chose de très magique et d'intemporel, autant les décors sont très marqués comme illustrations. Je me suis décalé de cette perspective.
Loti ne fait pas mention, dans ses romans de jeunesse, à la trame du conte. Vous semblez plus vous intéresser à l'aspect onirique, mythique du conte lui-même. Au regard de l'intérêt que vous témoigniez pour le monumental dans vos précédentes expositions, on aurait pu attendre des sculptures plus disproportionnées et irréelles dans leur taille…
Non, ce sont les personnages qui vraiment ont donné l'échelle. J'ai donc réduit toutes les structures à leur échelle car je voulais que les personnages soient le mètre-étalon de ce projet. La démesure n'a pas été source de création. Un côté baroque est rendu par effet d'accumulation : celle des globes, celle des voiles et celle des tables qui ont peut-être un aspect un peu inquiétant. L'onirisme naît ainsi de l'installation, plus que du rapport direct au personnage dans son décor. Mais chaque composition reste spécifique sous son globe : j'ai un peu maltraité les figurines dans le sens où chacun a été isolée et enfermée dans son monde, comme dans une bulle. Elles dialoguent ainsi à travers des murs de verre…
L'analyse littéraire à découvert dans l'œuvre de Loti, peintre par ailleurs, une technique de description au cours de laquelle les contours de l'objet ou du paysage décrit s'estompent jusqu'à disparaître, pour ne laisser que l'idée de lui-même. Le caractère translucide du verre, l'incertitude des contours se retrouvent aussi dans vos compositions…
Mon approche n'a pas suivi l'étude des procédés littéraires de l'œuvre de Loti. Ce sont plutôt ses rituels, ses fêtes, son goût du travestissement, ses idées de dandysme et d'excentricité qui me fascinent chez Loti. La maison elle-même m'intéresse, ainsi que son petit théâtre, tous les univers qu'il a installés dans sa maison, toutes ses mises en scène : cet ensemble constitue un chef d'œuvre au sens premier du terme. Découvrir qu'enfant, Loti avait déjà en lui toutes ces folies et ces obsessions a été encore plus intéressant pour moi : on sent déjà à son jeune âge le goût du travestissement et du voyage. Enfant, il a avait en effet créé un décor de temple égyptien, et adulte, il organisa une fête égyptienne très courue ! Tout ce rapport à l'œuvre matérielle, au théâtre, est comme une matrice pour le futur artiste, à partir de laquelle il développa sa créativité. Et tout est présent très tôt, les personnages et le théâtre de Peau d'Ane en étant la preuve flagrante.
Les figurines étaient faites par et pour un enfant. Mais comme le conte était, historiquement, destiné aux adultes, vous vous adressez cependant à des visiteurs adultes. Dans quelle situation souhaitez-vous mettre ceux-ci ?
J'apporte une vision d'adulte et une vision contemporaine. Je souhaite que le spectateur devienne lui-même personnage… qu'il entre lui-même sous les robes de sa mère, qu'il retrouve lui-même ce rapport protecteur de la robe et, en même temps, sacré dans le conte. Car dans le conte, la robe renvoie à la fille qui veut plaire à son père, tout comme sa mère. Elle essaie donc de le séduire et, en même temps, de le repousser avec cette robe. Mais à la fin, elle est obligée de devenir monstrueuse pour lui échapper. Il y a aussi cela dans ce projet : les gens entrent et se trouvent pris dans les toiles de ce conte comme une grande toile d'araignée qui entoure, un peu comme l'entrée au château dans le film La Belle et la Bête… Emprisonné dans ce monde, petit à petit, le regard est amené à voir les personnages…
On est donc dans une logique de poupées russes, de mise en abyme où l'on part de la plus grande chose pour aller découvrir la plus petite, comme étant le cœur du projet. Mais donner une vision libre est le plus intéressant : c'est en cela que cette création est contemporaine : il n'y a pas de manipulation de marionnettes, et pas un théâtre qu'on manipule : aucune représentation n'est donnée. Au contraire, on donne quelque chose de complètement libre et d'ouvert. Loti n'ayant pas écrit de scénario, c'était à moi d'en trouver un fil conducteur… Je n'ai fait que regrouper les personnages, sans aucune réalité littéraire, en quatre thèmes liés aux quatre robes. Les associations sont donc libres, ouvertes aux réappropriations de chacun, qui réinvestit sa propre histoire. Je travaille selon ces principes : c'est à l'œuvre d'être réinvestie par le lecteur, par le visiteur, par le regardeur. En réinvestissant l'œuvre de sa propre histoire, chacun se crée son propre monde.
Si vous avez pensé votre exposition à partir du conte, vous la présentez sur deux scènes de théâtre. Était-ce un souhait de votre part de présenter ce théâtre dans le théâtre ?
Nous avions choisi de présenter cette exposition sur la scène du Théâtre de la Coupe d'Or de Rochefort parce qu'on ne pouvait pas la mettre dans la Maison de Pierre Loti. Le désir au départ était de faire quelque chose de petit, mais l'envie de la montrer sur scène grandit progressivement. Après la scène du théâtre italien de Rochefort, on le montre ici sur la scène du Châtelet à Paris… Ce qui est étonnant, car l'histoire de Peau d'Âne a été racontée à Loti après qu'il l'ai vue dans le théâtre parisien. Cela m'amusait beaucoup de ramener ce petit théâtre né de l'imaginaire, de choses qu'on lui avait racontées mais qu'il n'avait pas vues, pour arriver sur scène au Châtelet. La boucle est un peu bouclée.
Pourquoi avez-vous associé une matière comme le verre, à des personnages dont la confection relève du détail précis de peinture ? Le verre semble être support pour des couleurs évanescentes, qui entourent les personnages. Je travaille d'abord d'après des aquarelles : il y a donc un côté aquarellé à tous mes projets. Celui-ci est un projet qui joue sur des ambiances et des personnages précis. Je souhaitais surtout retranscrire cette intention : que les couleurs bavent et qu'un peu de couleur se déposent sur eux… Pour les mettre en valeur, il fallait peu les toucher. Ils sont donc comme dans des sortes de présentoirs, mis en valeur comme des écrins : je leur ai gardé l'émerveillement qu'ils suscitent quand on les découvre… En même temps, il y a une sorte de baroque d'ambiance, de couleurs, qui fait que lorsque nous sommes sous cette grande robe, nous sommes nous-mêmes dans un globe…
Photos : Olivier Stroh |