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[25] ARTS SCENIQUES > [15] Théâtre
[62] ARTS-EXPOS-MUSEO > [8] Metteurs en scène
 - El Don Juan d'Omar Porras, d'après Tirso de Molina
El Don Juan d'Omar Porras, d'après Tirso de Molina
 

El Don Juan de Tirso de Molina, premier Don Juan au théâtre, fut librement adapté et servi par la troupe genevoise du Colombien Omar Porras, un metteur-en-scène créatif avec le théâtre comme univers, pour un vrai divertissement dans l'esprit de la commedia dell'arte.

 

Voir notre entretien avec Omar PORRAS

Images : Jean-Paul Lozouet, avec l'aimable autorisation du Théâtre de la Ville, Paris.


 

[Don Juan] n'avait que quelques jours à consacrer à chaque femme qu'il aimait : un jour pour s'éprendre d'elle, un autre pour la séduire, un troisième pour l'abandonner, un quatrième pour la remplacer, et une heure pour l'oublier.
- Carlos Fuentes, Terra Nostra.


TIRSO DE MOLINA : le créateur de Don Juan

Don Juan apparaît pour la première fois en littérature en 1630, sous la plume de Tirso de Molina ( ~1580 - 1648 ), Fray Gabriel Téllez de son vrai nom, ecclésiaste de l'Ordre de la Merci. Ce dramaturge espagnol écrivit quelque quatre cents pièces de théâtre, dont seulement quatre-vingt-six sont parvenues à nos jours et constituent trois gros volumes de la célèbre collection Aguilar. Sans le savoir, ce 'père' de Don Juan allait donner naissance à un mythe universel avec une nombreuse descendance et inspirer de multiples adaptations.

Ce Trompeur de Séville et le Convive de Pierre conte l'histoire de l'homme sans nom, Don Juan Tenerio, jeune séducteur intrépide qui trompe tour à tour la duchesse Isabela à Naples puis la jeune pêcheuse Tisbea qu'il rencontre dans sa fuite vers l'Espagne. A Séville, il tente d'abuser de doña Ana de Ulloa, qui appelle son père le Commandeur Don Gonzalo à son secours, mais que Don Juan tue.

Fuyant à nouveau, il séduit Aminta, une paysanne, puis retourne à Séville où le roi a fait ériger une statue de pierre en hommage au Commandeur. Ironiquement, Don Juan invite cette statue à souper, qui l'invite à son tour. Il se rend au dîner à la chapelle, et subit son châtiment entraîné par la statue du Commandeur dans les flammes de l'enfer, comme on le voit dans le film de Joseph Losey, Don Giovanni, l'opéra de Mozart également tiré de la pièce de Tirso de Molina.

L'ADAPTATION D'OMAR PORRAS

Le metteur en scène colombien s'est attaché aux origines du personnage en s'inspirant de la trame de l'Espagnol, avec quelques emprunts à d'autres versions : le valet de Don Juan, Catalinon, qui signifie couard ou poltron en espagnol, devient ici Sganarello comme le Sganarelle du Dom Juan de Molière ( Leporello dans l'opéra de Mozart ). Don Juan est également l'homme du déguisement, thème de prédilection du Teatro Malandro qui cultive la tradition des masques… Dans le Don Juan de Lord Byron, malgré une aversion pour les vêtements efféminés, le personnage se déguise en femme pour accéder à l'appartement de la sultane Gulbeyaz

Ce subterfuge est repris dans la version d'Omar Porras pour séduire Aminta, la jeune paysanne : Don Juan est introduit par le fidèle Sganarello en tant que Dona Juanita, travesti en femme fatale, avec talons hauts, robe dorée, lunettes de soleil et perruque en plumes jaunes… Ici, Don Juan n'est pas l'aristocrate épris de beauté, idéaliste et raffiné comme le Valmont de John Malkovitch ou le Don Giovanni de Ruggiero Raimondi. Omar Porras a choisi de lui « ôter sa carapace dorée et chatoyante pour atteindre son âme : opérer une sorte de vivisection. Nous allons gratter l'icône et voir ce qu'il y a dans l'homme ».

Il est donc présenté en jeune homme riche et insouciant, à la limite de l'inconscience, sorte de fils à papa auquel rien ne fait peur : ni les hommes ni les femmes, pas plus que Dieu ou la perspective de l'au-delà. Persuadé qu'il jouit encore « d'un long délai » avant que la Mort ne le ravisse, il défie même la puissance surnaturelle incarnée par la statue du Commandeur. Le passé, l'avenir et le sort de celles qu'il abandonne ne lui importent guère : Omar Porras a voulu montrer un « humain qui profite démesurément ». Voilà donc un Don Juan moins séducteur qu'abuseur, peu disert avec les femmes et répondant à l'adage selon lequel l'occasion fait le larron


« Souvent femme varie »

Si certaines femmes tombent sous le charme suborneur, comme Tisbea la pêcheuse, ce n'est pas le cas de toutes. Don Juan trompe souvent par cautèle, et jouit de ses conquêtes comme du bon tour qu'il leur joue. Les femmes sont abusées par des promesses de mariage qu'il n'a nullement l'intention de tenir : ce n'est que par ce stratagème semble-t-il qu'il parvient à ses fins, puisque non contentes de le posséder, chacune veut le retenir pour toujours…

Et comme ces dernières semblent lui résister peu ou pas du tout, le roi de Naples n'a-t-il pas raison de s'écrier : « O pauvre honneur ! Si tu es l'âme de l'homme, pourquoi te confie-t-on à la femme, qui n'est qu'inconstance et légèreté ? ». Or vers 1520, François Ier aurait déjà écrit de son couteau sur une fenêtre de Chambord ces deux vers célèbres :

souvent femme varie
et bien fol qui s'y fie.

Mais dans cette pièce, c'est pourtant une femme, Elvire ( interprétée par l'émouvante Stéphanie Gagnieux ) qui vient le mettre en garde, alors qu'elle avait jadis renoncé pour lui au couvent, avant d'être délaissée. Elle apparaît silencieuse et pâle, tel un spectre, et le supplie de se repentir de ses fautes. En vain. Et pour moi, une des plus belles et graves scènes de la pièce…


Le Théâtre d'Omar PORRAS

Après l'exceptionnelle Visite de la Vieille Dame donnée au Théâtre des Abbesses au printemps 2004, on retrouve un Teatro Malandro baroque, exubérant et fantasmagorique. Sganarello, serviteur affamé et fidèle compagnon d'aventures de Don Juan ( Philippe Gouin ), conscience et raison de son maître, est interprété par Omar Porras tour à tour drôle, espiègle et émouvant. Le texte de cette adaptation est paru en mars 2005 aux Editions L'Avant-Scène Théâtre.

On rit à l'apparition 'miniature' du roi de Naples et d'Isabela, telle une Ménine de Vélazquez. La musique, partie intégrante du spectacle, transporte le spectateur d'Italie avec des airs empruntés aux chansons napolitaines, vers l'Espagne avec un début de célèbre intro tirée de Carmen.

Masques et maquillages sont remarquables, à l'image des deux pauvres hères misérables et pieux que Don Juan somme de jurer contre récompense d'une pièce d'or. Leurs saisissants visages, défigurés par la vieillesse et la faim, refusent, au nom du Ciel… Les masques sont la marque de fabrique du Teatro Malandro, mais ils ne seraient rien sans le corps et le sens de composition des comédiens. Chacun trouve ses rythmes, mimiques, effets de voix ( comme Don Diego Tenorio, père de Don Juan, qui s'exprime avec un 'th'eveu' sur la langue ) et mouvements propres, confortant ainsi l'identité de chacun des personnages. L'apparition de la statue du Commandeur, fantomatique à souhait, est impressionnante !

Un regret toutefois : si Don Juan tend sa main aux femmes, c'est aussi par la main de pierre que tend le Commandeur de Tirso de Molina que Don Juan périt dans les flammes de l'enfer… Or, cette scène finale a été élaguée, pour être simplement narrée par Sganarello, certes tendre et poignant, resté seul à pleurer son maître et réclamer ses gages…



* * *

[14]   THEMATIQUES > ARTS SCENIQUES > Théâtre   
 
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