Trop souvent, depuis trop longtemps, Pierre Loti passe pour un écrivain maniéré, à la littérature surannée… juste bonne à faire pleurer toutes les Emma Bovary qui s’ennuient dans la France de la fin XIXe siècle. Or au-delà de l’œuvre encore méconnue, c’est surtout l’homme qui est injustement traité par l’Histoire ; si celui-ci s’est moulé dans la société fin de siècle des années 1890-1900, il n’en reste pas moins marginal, voire sulfureux dans deux facettes de sa personnalité : ses attirances sexuelles et xénophiles. Queer as Loti
A la page 250 du Petit Futé Gay et Lesbien [1], un encart tout de mauve vêtu est consacré à Pierre Loti. La déduction est immédiate : aux côtés des Rimbaud, Verlaine, Proust, Gide et autres Cocteau, Loti serait une icône gay de la littérature française. Peut-être est-ce aller un peu vite en besogne que de l’affirmer.
En effet, l’œuvre de Loti offre peu d’allusions à l’homosexualité, et de plus ne comporte aucun personnage gay ou lesbien. A l’inverse, le nombre de romans où il narre une histoire d’amour entre un homme et une femme est impressionnant : Aziyadé, Le Mariage de Loti, Pêcheur d’Islande, etc., ce qui suffit à l’ériger en écrivain romantique de la fin XIXe siècle. Décrivant Aziyadé, cette jeune femme d’un harem turc qu’il connut à l’âge de vingt-six ans, Loti confessa : « j’ai aimé plus qu’elle une autre femme […] mais jamais mes sens n’ont connu pareille ivresse ( Aziyadé, GF Flammarion, p.60 ) ».
Cependant poind quelques fois une ambiguïté, comme celle qui parcourt la peinture par Loti de son aide Achmet : « physiquement, c’est un drôle de garçon, de petite taille, bâti en hercule […] Dans l’ensemble, un attrait original […] Achmet a mis deux jours à découvrir qui j’étais et m’a promis le secret ( Aziyadé, op. cit., p.104 ) ». Avouons-le : l’ensemble de la description transpire le désir, et le silence final n’en est que plus suggestif.
C’est surtout la personnalité de l’écrivain qui intrigue, et les hypothèses sur son compte couvrent le vaste champ de la libido freudienne : homo, bi ou hétéro, Loti pourrait porter tous les chapeaux. Sa réputation de Don Juan n’est plus à démontrer : il s’en est lui-même chargé en racontant ses conquêtes dans ses romans, et les commentateurs s’en sont faits l’écho. Mais d’autres contemporains avaient, au même moment, une autre approche de cet « homme à femmes » : « quant à Pierre Loti, il est notable qu’il est coupable du fait [ la sodomie ] avec ‘mon frère Yves’ » [2]. En somme, selon les mots de Legouvé, il « aimait les hommes ».
En tous cas, il ne fait pas mystère que Loti côtoyait le monde homosexuel parisien, par l’entremise entre autres de Robert de Montesquiou, dandy de la capitale qui ne cachait pas ses préférences. L’écrivain rochefortais était également fier d’arriver dans les soirées mondaines, déguisées de préférence, au bras d’un fort et bel éphèbe. Amoureux de la splendeur physique, il reconnaissait lui-même devant Sarah Bernhardt : « Je ne suis pas mon type ».
Et sa littérature de finalement donner des indications ces censures dont elle faisait l’objet, comme en Angleterre où Oscar Wilde fut condamné aux travaux forcés pour homosexualité. Dans le premier manuscrit d’Aziyadé, Loti décrit Samuel, un autre de ses aides, ainsi : « c’était la beauté antique dans toute sa pureté noble et sa perfection Et j’oubliai Aziyadé […] Et puis il me prit dans ses bras, et en me serrant sur sa poitrine il appuya ardemment ses lèvres sur les miennes ». Alors Loti, heureux ?
Abd-El Loti « Pierre Loto, lieutenant de vessie ! » , délicieuse contrepèterie par laquelle l’Académicien Victorien Sardou ( ancêtre de Michel, celui du Lac du Connemara et des Femmes des années 80 ) pourfendait son collègue, l’agitateur Pierre Loti, lieutenant de vaisseau. Cestes, « Pierrot le fou » n’avait pas dans son sillage que des amours platoniques ou de jeunes éphèbes... mais aussi de sérieuses casseroles. Connu pour son raffinement, il montrait un humour dévastateur et des idées ouvertes qu’il jugeait bon de ne pas fermer, une assurance qui le conduisait à balayer d’un revers de main les critiques des jaloux. Navigant à contre-courant, le petit Loti, 1,63 m sans les talonnettes, compensait ce petit défaut par un caractère anticonformiste.
Publiée alors qu’il n’avait que trente-deux ans dans le recueil Fleurs d’ennui, sa nouvelle Les trois dames de la Kasbah fut censurée car jugée trop anticolonialiste. Deux ans plus tard, l’entêté revint à la charge, et la publia dans son texte intégral et séparément ! C’est que ce jeune officier était conscient de la valeur des civilisations autres que la sienne, notamment l’arabe. Il accueillait l’Autre et n’en avait pas peur : un tolérant, tout le contraire d’un raciste. Pas un ange, car il avait tant de défauts, mais juste quelqu’un qui avait réfléchi et trouvait abject de considérer le Blanc comme supérieur et l’étranger comme une menace.
Au cours de ses escales en Algérie, Loti découvrit Oran, Mers-el-Kébir, Bône et Alger. Il s’enivrait des paysages, du silence du désert, « cette mer-sans-eau » où il méditait sur l’Islam et sur le destin d’Abd El-Kader. Il se saoulait des senteurs des tapis de fleurs aux couleurs flamboyantes, de la beauté statuaire de son peuple. Mais très vite, la déception s’imposa, cruelle : il découvrit alors une architecture plus européenne, un peuple opprimé, un pays « souillé », « frelaté ». Visionnaire, il flaira alors la révolte : « nous procédons avec ces sujets-là de façon honteuse, les accablant de vexations inutiles ».
L’Algérie, la vraie, il la retrouvait dans les hauteurs de la vieille Casbah où, costumé parmi la foule, il rencontrait des prostituées désenchantées. Désirables, ces sirènes prenaient aisément les marins français dans leurs filets, en leur transmettant un germe de mort… C’est l’histoire d’une vengeance, celle de l’arroseur arrosé… Un drôle de conte, en vérité ! En mémoire d’une jeune mauresque, il nomma Suleïma la tortue qu’il rapporta parmi d’autres souvenirs. Le magicien rêvait, costumé en bédouin, « fumant du kif » avec Aladin lors de la fête arabe de 1889. Incorrigible, mais comme il disait : « j’ai la nostalgie d’où je ne suis pas »…
Notes : 1. Petit Futé Gay et Lesbien, Nouvelles Éditions de l’Université, 2002. 2. Fragment du Journal de l’abbé Mugnier, cité dans Alain Quella-Villéger, Loti le pèlerin de la planète, Aubéron, 1998, p.81-82. |