N° 40
 
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[72] EDITION > [5] Libraire+PrixMOGENET Jacques - Librairie des Prés
Librairie des Prés
Jacques MOGENET
 
 

Entretien. ArtsLivres s’intéressant de près au livre comme bel objet, de bons textes rehaussés par une grande qualité de facture, nous avons interviewé ce libraire emblématique du 6e arr. à Paris, qui ne défend que la belle ‘petite édition’ dans son échoppe de 4m carrés…

 

ArtsLivres : Monsieur MOGENET, quel fut votre parcours avant de devenir libraire ?

Jacques MOGENET : J’ai commencé à lire très tôt, ce qui sans doute fut une incidence de la période 1940-45, où les distractions étaient rares. En raison des déplacements de population avec ma famille, j’eus accès à beaucoup de livres, frais ou poussiéreux : j’ai donc vécu, plus que nulle part ailleurs, dans les livres et j’ai vite pris un goût définitif pour ces échappées sans limites, comme à l’odeur et à la forme des livres, dont ce côté un peu humide ou craquant du vieux papier. Mais je n’ai pas fait que lire : je suis devenu architecte à l’Ecole des Beaux-Arts, dans ce sixième arrondissement où je vis toujours et dont je me sens habitant depuis cinquante ans. Mais j’ai ensuite volontairement mis fin à ma carrière d’architecte, quand j’ai estimé que les conditions d’exercice de la profession avaient tellement changé que je ne m’y retrouvais plus.

Je me suis alors engagé dans une association de défense de l’environnement, où je pris l’initiative de créer une revue, au début des années 1980. Cette expérience m’a beaucoup servi en tant que rédacteur en chef, secrétaire de rédaction, maquettiste et metteur en page. C’était passionnant, car c’était l’époque où on passait du plomb à la photocomposition, le plus rustique étant ces fameux bromures où l’on collait les photos recadrées sur du papier millimétré autour desquelles on calibrait les textes à l’ancienne : préparation de la copie, usage des signes de corrections et de la nomenclature typographique, mesure de la longueur des articles avec un linotype… Tout cela se fait maintenant en PAO, avec une liberté qui conduit parfois au pire laxisme : incroyables mélanges de polices et de corps, mises en page maladroites, espaces inopinés entre les lettres, interlignages variables… Mais cela ne vaut justement pas pour la plupart de ces petits éditeurs, très attachés à une belle rigueur : choix du papier, marges suffisantes, interlignage aéré, notion de la belle page, illustrations jamais redondantes d’avec le texte, absence de veuves et d’orphelines, etc.

Est-ce pourquoi vous êtes devenu libraire ?

Eh bien entre-temps, je n’avais cessé de fréquenter les librairies, et c’est en musardant parmi les rayons de certaines bonnes adresses que j’ai progressivement découvert le foisonnant et formidable monde de la petite édition, mais que le public connaît si peu ; essentiellement en raison d’une présence trop rare et hasardeuse en librairie. La plupart de ces petits éditeurs résistent mal aux exorbitantes exigences des distributeurs et diffuseurs : même certains qui ont signé des contrats y renoncent ensuite, et reviennent à l’autodiffusion/distribution.

C’est ainsi que je me suis aperçu de ma vocation pour la petite édition, d’autant que je fréquentais le Marché de la Poésie depuis longtemps. Cette fête du livre est étonnante, et c’est en me promenant entre ses merveilleux petits livres que j’ai rencontré les éditeurs avec qui j’ai souhaité travailler. J’avais bien sûr un peu étudié l’affaire avant de me lancer et acquérir ce fond de commerce dans cet espace minuscule de ma librairie : je savais que cela ne me rendrait jamais riche, mais au moins vivrais-je satisfait de ma retraite, avec l’assurance de pouvoir toujours terminer la journée avec une bonne soupe chaude, comme on dit… C’est quand même rassurant.

J’ai donc pris le taureau par les cornes, et ai entrepris de rendre visite à certains de ces salons qui, sous des dénominations diverses, se tiennent en province, pour parler affaires, pour la première fois. Puis il y a eut ce merveilleux petit salon de Quimper, qui dura sept/huit ans et où je me rendis quatre ans de suite. C’est là que se sont nouées pour la première fois vraies relations et contacts, le tout dans des conditions sympathiques et intéressantes. Le salon de Quimper n’avait pas la même foule que Le Salon du Livre de Paris : on avait le temps de bavarder et de s’étonner : « vous êtes venu de Paris rien que pour nous ? »… Le tout était de les convaincre de travailler ensemble, ce qui se fit petit à petit.

Je crois qu’on m’apprécie et, plutôt que de recevoir les représentants de diffuseurs, j’ai dès le début fait la démarche inverse d’aller dans ces salons, un peu partout en France. C’est un monde extraordinaire qui mérite d’être approfondi et apprécié, Salon du Livre inclus mais où je ne fréquente que les stands régionaux pour voir mes amis et d’autres petits éditeurs. Certains d’ailleurs me lancent des « ah mais, vous existez toujours ? », car on se voit rarement, et le milieu est difficile. Il y a aussi les villages du livre, mais ce sont plus des villages de bouquinistes, ce qui est un peu différent : j’apprécie les livres anciens, mais ce monde est particulier et suppose d’autres réseaux pour lesquels je ne suis pas taillé.

Je vais fêter les dix ans de ma librairie, et je veux toujours aller plus loin, mais en faisant attention à bien choisir. Faute de place, je ne peux simplement pas représenter tous les petits éditeurs ; de plus, je m’y perdrais et cela engagerait trop de fonds. Il faut donc être mesuré et, mine de rien, j’ai tout de même les livres de près de 150 éditeurs sur mes rayons et, hormis quelques exemplaires en double cachés dans mes petits placards, les livres sont généralement en exemplaire unique; dès que j’en vends un, je le recommande.

Qu’y avait-il à cette adresse avant la Librairie des Prés ?

Le VIe arrondissement de Paris, malgré d’importantes mutations, se souvient qu’il a été durant des siècles la patrie traditionnelle du livre et de l’édition, de la reliure et du façonnage. Curieusement, mon réduit a toujours été consacré au papier imprimé: avant moi, une vieille dame, légende du quartier, vendait des journaux, exposés en plein vent ; puis s’y est installé un libraire spécialisé dans les livres scientifiques anciens du XVIe au XVIIIe siècles. On y a vendu ensuite des livres d’artistes. Par ailleurs, plusieurs imprimeurs et éditeurs ont disparu de cette rue, tels Chiron et Le Mercure de France qui y eut sa première adresse. C’est là aussi qu’Alfred Jarry situa sa machine à décerveler, mais je ne me sens pas du tout concerné !

Cela dit, ma rue est peu fréquentée, mais son nom étonne et beaucoup pensent à quelque torture… En fait, il est lié à ce petit pâté de maisons triangulaire, une forme qu’avait ce gâteau, qui s’appelait un échaudé, fort populaire en son temps : sa particularité étant d’être confectionné spécialement lors de certaines fêtes. Or figurez-vous que j’en possède un exemplaire, tout sec, grâce à un chercheur rencontré par hasard qui avait étudié l’échaudé sous ses différentes formes : il me mit en contact avec un vieux bonhomme en province qui en fabriquait encore ! Je me suis moi-même amusé à relever de nombreuse citations de l’échaudé dans la littérature : par exemple chez Beaumarchais, Andréa de Nerciat, Flaubert, Proust, Labiche, Jules Renard, Alphonse Daudet…

Qu’aimez-vous tant dans la petite édition ? Les textes ? Les différents formats ? Le papier ?

Il est vrai que j’attache une grande importance au soin, à la rigueur artisanale et à l’imagination ( souvent débordante ! ) dont font preuve ces petits éditeurs. Mais le plus bel objet imprimé ne vaut rien à mes yeux s’il n’est le support d’un œuvre originale sensible et forte, littéraire ou graphique, ou les deux. Cette œuvre pouvant d’ailleurs, et je pourrais en citer de beaux exemples, ne comporter qu’une seule phrase… Je ne connais pas de meilleurs moments, de plus beaux ‘bénéfices’ que lorsqu’un lecteur, ne maîtrisant pas tout à fait son plaisir ou son émotion, laisse briller son regard ou trembler sa voix…

Sans doute est-ce aussi que l’on trouve dans ma librairie une proportion plus importante qu’à l’ordinaire de livres et de revues de poésie. En effet, seuls ces petits éditeurs ont le goût de publier autant de ces textes, certes parfois difficiles, mais surtout si mal connus parce que peu évoqués par les grands medias, même par ceux à vocation ‘culturelle’. Mais tout m’attire, quel que soit le genre littéraire : essai, mémoires, journaux et textes relativement oubliés. Ce qui est intéressant chez ces petits éditeurs, c’est qu’ils semblent fous selon les ratios actuels de rentabilité : beaucoup publient des textes parce qu’ils les aiment et voudraient les faire partager, mais sans penser au destin commercial immédiat.

Qu’aimeriez vous ajouter ?

Les pouvoirs publics jouent un rôle salutaire par leurs aides à la publication, via le CNL ou par les conditions très avantageuses que mettent en place les Directions des Affaires Culturelles régionales, pour permettre à ces petits éditeurs d’être présents au Salon du Livre de Paris Soulignons à ce sujet que, contrairement à ce que certains imaginent, ils sont souvent installés loin de la capitale, au plus profond des ‘pays’ Mais il y a aussi des absurdités : par exemple, les bibliothèques publiques ne peuvent plus acheter directement aux libraires, car désormais elles doivent passer par des appels d’offres. Or les petits éditeurs en sont non seulement exclus par leurs faibles marges et faibles tirages qui n’intéressent pas les gros acteurs du secteur, mais ce système empêche aussi les libraires dédiés comme moi de mieux les vendre. C’est pourquoi je salue ces rares médiathèques qui m’ont acheté des livres, et qui ont même précisé : « ce sont des livres de poésie, peu vendus ; on ne vous demande aucune ristourne, on vous les achètent au prix que vous les vendez ». Je trouve cela mieux que correct.

Je souhaite aussi que les gens viennent farfouiller toujours davantage dans ma librairie, ‘à la découverte’, d’autant que je n’impose aucune ‘obligation d’achat’. Mes clients, qui ont pris l’habitude de venir et butiner ainsi sur mes rayons, s’assoient et bavardent avec moi, sur des textes ou non. Je suis là pour que les gens soient libres de découvrir : c’est pourquoi je ne cite qu’à bon escient les livres que j’aime…



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